Little Senegal
Titre original : Little Senegal
Réalisation : Rachid BOUCHAREB
Année de production : 2001
Origine : France ; Algérie ; Allemagne
Durée : 1H33
Tous publics
Avec : Sotigui KOUYATE, Sharon HOPE, Roschdy ZEM, Karim KOUSSEIN-TRAORÉ, Adetoro MAKINDE, Adja DIARRA, Malaaika LACARIO
NOTE D'INTENTION dU REALISATEUR | ENTRETIEN AVEC LE REALISATEUR Rachid BOUCHAREB
Je me suis interrogé sur les relations qui pouvaient exister entre l'afro-américain et l'africain, deux siècles après la déportation par les européens de millions d'africains vers l'Amérique.
Que se passe-t-il lorsqu'un africain, deux cents ans après, vient dire à un afro-américain : ' j'ai fait de longues recherches et je t'ai retrouvé, nous sommes de la même famille, nous avons la même terre, les mêmes racines '. Depuis des années, j'avais en tête de faire ce film, sur cette relation. Mais il y a dix ans, la présence africaine à travers l'immigration était faible et ne me permettait pas de concrétiser ce projet. Little Senegal, quartier africain au c½ur d'Harlem, n'existait pas. J'ai du patienter. Aujourd'hui, il est en pleine expansion, des milliers d'africains clandestins sont à New-York, partageant le quotidien des afro-américains, donnant une réalité physique à mes interrogations : l'écriture du film pouvait commencer.
Avec mon co-scénariste Olivier Lorelle, nous avons fait plusieurs voyages à la rencontre de ces deux communautés pour les interviewer et avoir leurs réactions sur leur cohabitation. Ce qui nous a étonné, c'est de découvrir le racisme et la violence des propos entre ces deux ' cousins '. On aurait pu penser que la rencontre serait harmonieuse et naturelle du fait de leur racine commune, l'Afrique.
Il était donc évident que le film devait commencer là-bas. La première image du film est le musée des esclaves à Gorée. On découvre ensuite Alloune, conservateur et guide du musée, qui décide à la fin de sa vie de partir sur les traces des descendants de ses ancêtres enlevés comme esclaves.
Pour le personnage d'Alloune, j'étais à la recherche d'un homme qui puisse incarner par sa présence et son physique toute l'Afrique. Il ne fallait pas un homme ordinaire, mais extraordinaire. J'ai rencontré cet homme, il s'appelle Sotigui Kouyaté, c'est un acteur exceptionnel, un griot, un conteur, un musicien.
A travers Alloune, je retrace l'itinéraire de la traite des noirs de Gorée aux plantations de la Caroline du Sud et rappelle que 30 millions d'hommes et de femmes ont été déportés et que des millions d'entre eux sont morts.
Les recherches d'Alloune le conduisent à Harlem où il se retrouve au milieu des conflits et tensions qui règnent entre les deux communautés. Le peuple afro-américain est toujours confronté au racisme et encore en lutte pour son intégration dans l'Amérique. J'ai ressenti durement cette lutte lors de mes discussions avec les membres de cette communauté. Il n'y a pas cette envie de se tourner vers l'image négative et douloureuse de l'esclavage. L'émigrant africain est considéré comme une menace pour l'intégration économique et sociale des Blacks américains. Quant aux Africains récemment immigrés, ils sont déçus. Ils pensaient trouver soutien et solidarité auprès des afro-américains ; il n'y a de place que pour l'indifférence, la violence et le mépris.
J'étais parti de l'idée qu'Alloune réunissait ces deux communautés pour apporter un message d'espoir et dire que les retrouvailles sont possibles. Il est évident que la réalité est bien plus complexe.
Rachid BOUCHAREB
Que se passe-t-il lorsqu'un africain, deux cents ans après, vient dire à un afro-américain : ' j'ai fait de longues recherches et je t'ai retrouvé, nous sommes de la même famille, nous avons la même terre, les mêmes racines '. Depuis des années, j'avais en tête de faire ce film, sur cette relation. Mais il y a dix ans, la présence africaine à travers l'immigration était faible et ne me permettait pas de concrétiser ce projet. Little Senegal, quartier africain au c½ur d'Harlem, n'existait pas. J'ai du patienter. Aujourd'hui, il est en pleine expansion, des milliers d'africains clandestins sont à New-York, partageant le quotidien des afro-américains, donnant une réalité physique à mes interrogations : l'écriture du film pouvait commencer.
Avec mon co-scénariste Olivier Lorelle, nous avons fait plusieurs voyages à la rencontre de ces deux communautés pour les interviewer et avoir leurs réactions sur leur cohabitation. Ce qui nous a étonné, c'est de découvrir le racisme et la violence des propos entre ces deux ' cousins '. On aurait pu penser que la rencontre serait harmonieuse et naturelle du fait de leur racine commune, l'Afrique.
Il était donc évident que le film devait commencer là-bas. La première image du film est le musée des esclaves à Gorée. On découvre ensuite Alloune, conservateur et guide du musée, qui décide à la fin de sa vie de partir sur les traces des descendants de ses ancêtres enlevés comme esclaves.
Pour le personnage d'Alloune, j'étais à la recherche d'un homme qui puisse incarner par sa présence et son physique toute l'Afrique. Il ne fallait pas un homme ordinaire, mais extraordinaire. J'ai rencontré cet homme, il s'appelle Sotigui Kouyaté, c'est un acteur exceptionnel, un griot, un conteur, un musicien.
A travers Alloune, je retrace l'itinéraire de la traite des noirs de Gorée aux plantations de la Caroline du Sud et rappelle que 30 millions d'hommes et de femmes ont été déportés et que des millions d'entre eux sont morts.
Les recherches d'Alloune le conduisent à Harlem où il se retrouve au milieu des conflits et tensions qui règnent entre les deux communautés. Le peuple afro-américain est toujours confronté au racisme et encore en lutte pour son intégration dans l'Amérique. J'ai ressenti durement cette lutte lors de mes discussions avec les membres de cette communauté. Il n'y a pas cette envie de se tourner vers l'image négative et douloureuse de l'esclavage. L'émigrant africain est considéré comme une menace pour l'intégration économique et sociale des Blacks américains. Quant aux Africains récemment immigrés, ils sont déçus. Ils pensaient trouver soutien et solidarité auprès des afro-américains ; il n'y a de place que pour l'indifférence, la violence et le mépris.
J'étais parti de l'idée qu'Alloune réunissait ces deux communautés pour apporter un message d'espoir et dire que les retrouvailles sont possibles. Il est évident que la réalité est bien plus complexe.
Rachid BOUCHAREB
Quelle est la genèse du film ?
D'une certaine manière, il s'agit du même sujet que dans mes autres films : aller au devant d'une autre société, d'une autre culture. Dans Baton Rouge, que j'ai réalisé en 1986, un Français d'origine maghrébine faisait un road movie de New-York à la Floride, en passant par la Louisiane. Cela m'a donné l'occasion de côtoyer la communauté afro-américaine, de me faire des amis africains. A un moment, j'ai eu envie de faire se rencontrer les deux communautés. J'étais curieux de les mettre en contact physiquement.
Votre film est donc nourri de vos propres expériences ?
Oui, j'ai fait des enquêtes, des interviews de la communauté afro-américaine. Je leur posais des questions : ' Qu'est-ce que vous pensez de la communauté africaine? Est-ce que vous la côtoyez ? Qui habite avec vous dans Harlem ? C'est quoi pour vous l'Afrique ? '. Beaucoup ne pensaient pas grand chose, tout cela restait assez flou dans leur esprit. La communauté afro-américaine est très peu tournée vers le passé. A part quelques personnes très âgées, qui pour la plupart n'ont jamais eu de contacts avec l'Afrique, même si quelques-unes en rêvent. J'étais dans un milieu populaire, confronté aux difficultés matérielles, aux pressions de la société, à l'exclusion. Certainement que dans des classes sociales plus élevées, quand on a atteint une forme de sérénité, une aisance économique, on peut se pencher sur ses racines. A Harlem en revanche, il s'agit plutôt d'indifférence, d'incompréhension, voire de propos racistes et violents de la part des deux communautés.
Ils ont pourtant des bases culturelles et religieuses communes.
A Harlem, il y a une mosquée afro-américaine depuis des années. On aurait effectivement pu penser que la religion allait être un ciment possible. Mais la communauté africaine a préféré créer ses propres mosquées. Il n'y a donc pas vraiment de relations sereines, de liens directs. La communauté africaine s'est fait son Chinatown africain au c½ur d'Harlem, son ' Little Senegal '. Dans les restaurants africains, on ne trouve que des Africains. Ils font leur commerce entre eux. La seule connexion se fait avant tout par le biais du taxi : beaucoup de chauffeurs de taxis sont africains et sont donc amenés à transporter la communauté afro-américaine. Souvent, ils ont d'ailleurs une grosse méfiance envers cette clientèle, ils me disaient même parfois : ' Quand c'est la nuit, j'ai vraiment peur parce qu'ils sont dangereux, ils peuvent vous tuer, vous prendre votre argent ! '.
Le personnage d'Eileen, la petite-fille d'Ida, vous a-t-il été inspiré par cette réalité new-yorkaise ?
Oui, j'ai souvent été confronté à l'éclatement de la cellule familiale afro-américaine. Il y a un très grand nombre d'accouchements sous X et de filles-mères à New-York. J'ai été à la rencontre de ces filles-là, dans les associations qui s'occupaient d'elles. Je pense que cette importance des filles-mères n'est pas seulement due à un problème de pauvreté. On peut certainement voir là un écho à leur passé. Les esclavagistes déchiraient les familles, défaisaient les couples, vendaient les enfants. Ces méthodes ont dû laisser des traces. Le passé de l'esclavage est encore lourd à porter aujourd'hui, il est encore dans les consciences.
La première partie du film retrace avec précision le trajet des esclaves noir.
Je tenais absolument à cette partie. Je voulais donner quelques éléments historiques, refaire l'itinéraire des esclaves africains, rappeler comment on séparait les familles, combien c'est difficile de retrouver le nom des descendants des esclaves puisque les esclaves prenaient celui de leur maître. Ce sont des choses que l'on sait mais il me semble que l'on n'en a pas parlé suffisamment. Il y a quand même eu trente millions de personnes déportées, des millions de morts. Avant que le film bascule dans le quotidien et le présent, je voulais prendre le temps de refaire un tour en image de cette réalité historique. Les gens qu'Alloune rencontre dans cette première partie en Afrique, puis dans les plantations, les musées et les bibliothèques, ne sont pas des acteurs. Ce sont les vraies personnes que j'ai moi-même rencontrées quand j'ai mené mes recherches préparatoires.
Que pensez-vous du mythe américain du melting pot, de l'intégration raciale.
L'intégration est en réalité très difficile aux Etats-Unis, surtout pour la communauté afro-américaine. Les choses ne bougent pas aussi rapidement qu'on l'imagine. Quand je suis allé en Caroline du Sud, j'ai vu les maisons en bois dans lesquelles habite la communauté afro-américaine et je me suis dit que l'on retrouvait là la même misère que l'on peut trouver en Afrique. Cette misère n'est pas aussi violente dans l'absolu mais elle l'est par rapport à une société aussi riche. L'Amérique, c'est aussi le Tiers-monde. J'ai également vu des manifestations d'extrémistes pour le rétablissement des valeurs de l'esclavage ! Mais si les Afro-américains sont en grande majorité en bas de l'échelle sociale, ce n'est plus vraiment pour des raisons de culture : ils ont totalement intégré les codes de domination de la société américaine. La manière dont Ida se comporte avec Alloune, immigré qui débarque, je ne l'ai pas inventé. Ida se place au-dessus de lui. Pour elle, l'Afrique, c'est le Tiers-monde, c'est dangereux. Comme elle le dit à un moment : ' Qu'est-ce que j'irais faire en Afrique ? En Afrique, on tue les Américains '.
D'une certaine manière, Ida reproduit une certaine forme d'esclavage...
Je ne pourrais pas affirmer que cette attitude est davantage propre à cette communauté. Mais c'est vrai que la plupart de mes personnages sont dans une situation d'enfermement, d'esclavage. Biram est en quelque sorte l'esclave d'Hassan, son compagnon. Lui-même se retrouve dans une situation d'esclavage face à son oncle : un esclavage culturel, qui repose sur le respect des anciens, des traditions. Alloune est lui aussi esclave de son lien à l'Afrique, de ces valeurs qu'il était sensé venir imposer. Quand il commence à s'en éloigner, il est rattrapé par sa culture. Quand un Africain décède à l'étranger, ce n'est pas pensable de l'enterrer ailleurs que dans son pays. Dans Harlem, il y a d'ailleurs quelques sociétés qui sont spécialisées dans le retour des corps en Afrique. C'est la même chose pour les gens de mon origine : quand quelqu'un décède en France, on l'enterre en Algérie. ' Je dois ramener le corps de mon neveu '. Cette explication qu'Alloune donne à Ida veut tout dire. Elle exprime que la culture commune qui les réunit a évolué différemment pour Ida au cours des siècles.
' Little Senegal ' est effectivement le nom du quartier où se passe le film ?
Oui, même si ce nom n'est pas encore officiel au même titre que ' Chinatown ' ou ' Little Odessa '. Mais il va bientôt l'avoir. Plus ça va et plus ce quartier grossit, prend de l'importance.
La grande originalité de votre film vient du personnage d'Alloune, de sa volonté de venir aux Etats-Unis non pour des raisons économiques mais pour partir sur les traces de ses ancêtres.
Avant d'arriver à cette idée, il y a eu plusieurs étapes. Au début, je suis effectivement parti sur l'idée d'une émigration économique. Mais j'avais déjà traité cela dans Cheb. Je me suis alors dit que j'allais mettre en scène un personnage africain d'une autre dimension, d'une autre puissance, libre de tout. Alloune ne fait pas la démarche de venir en Amérique pour être un immigré au milieu des autres, toujours en train de courir après du fric pour vivre ou survivre. Il est porteur de la mémoire, de l'histoire de l'Afrique.
Cette dimension du personnage d'Alloune entraîne le film vers la fable ?
Oui, grâce aussi à Sotigui Kouyaté. Je trouve que c'est un acteur fantastique. Il n'y avait que lui pour incarner un tel personnage, pour lui donner force et crédibilité. Dès les premières minutes où je l'ai vu, j'ai su que c'était lui. Sans lui, il n'y avait pas de film. Quand j'ai eu fini le scénario, j'étais d'ailleurs très ennuyé. Quand on écrit, on se permet beaucoup de choses. Mais après, il faut trouver les bonnes personnes pour incarner tout cela. Comment croire qu'un vieil homme parte d'Afrique de cette manière, avec sa petite serviette, comme s'il était au-delà de toute réalité quotidienne ? Quand Sotigui pose des questions dans les plantations, prend un livre dans les mains ou traverse un cimetière, on y croit. A son arrivée à New-York, il commence un peu à rentrer dans les contraintes de la société, tout en restant très attaché à la raison de sa venue, aux images qu'il a à montrer. Sa démarche et son trajet ont quelque chose d'irréel, relèvent du conte.
La façon dont vous filmez New York renvoie également à cette dimension un peu irréelle.
Je voulais oublier toutes les images de New York que l'on a généralement en tête, le côté gratte-ciel de Manhattan, ces décors qui nous en imposent. Je voulais me concentrer sur Harlem et le filmer comme une petite province, avec ses petites maisons. Quand Alloune arrive à New York et que l'on voit la Statue de la Liberté, on se croirait à Roubaix-Tourcoing et ses cheminées ! Je ne voulais rien d'exceptionnel à l'image, afin de rester centré sur mon sujet. Même quand on se retrouve dans le New Jersey, on ne voit que des petites rues pavées, des petits hôtels. Ce qui n'empêche que les lieux sont très beaux.
Et le choix du kiosque à journaux ?
Au cours de mes enquêtes, j'ai rencontré un vieil Africain qui avait travaillé à l'Ambassade des Etats-Unis pendant trente ans. Pour le remercier de ses services, on lui avait donné une Green Card. Retraité, il a eu envie d'aller tenter sa chance à New York. Il est devenu vendeur de journaux dans un coin de rue de Harlem. C'est lui qui m'a donné l'idée du kiosque. Ce petit lieu, davantage qu'un magasin, permettait de rapprocher Ida et Alloune. Cela les forçait à être très proches sans pour autant être vraiment ensemble. Et puis je ne voulais pas trop enfermer le film en intérieurs Je voulais que l'on voit un peu Harlem, les petites rues, les gens assis sur les marches.
Les couleurs du film sont assez chaudes.
Je pensais beaucoup à l'image dans son ensemble. J'avais envie que le soleil de Harlem rappelle l'Afrique, je voulais retrouver les couleurs de la maison des esclaves dans les maisons d'Harlem.
Vous filmez beaucoup en plans fixes.
Je voulais limiter les effets, arriver à une forme d'esthétisme qui ne pèse pas sur l'histoire. Je me suis imposé de tourner seulement avec un pied pour limiter la machinerie au maximum, être le plus libre possible. Je voulais que le mouvement soit dans l'image. Tourner avec un pied implique des choix de cadre plus rigoureux, plus réfléchis. C'était peut-être aussi une manière d'éviter le côté documentaire.
Est-ce difficile de tourner à New York ?
Oui, tout est très lourd. On ne peut pas se permettre tellement de libertés. Si on obtient l'autorisation de tourner sur un trottoir, aller sur le trottoir d'en face est quasiment impossible. Parfois, je n'en pouvais tellement plus qu'il m'arrivait de partir avec l'opérateur et Sotigui sans rien demander. Il était par exemple interdit de tourner dans le métro. On a donc filmé ces scènes en équipe réduite, à la sauvette, en faisant appel à des amis pour la figuration. On a également mis des mois à imposer aux syndicats américains les techniciens et les acteurs français, à obtenir des visas.
Cela a-t-il eu des répercussions sur le casting ?
Oui. Les syndicats voulaient m'obliger à puiser dans le vivier des acteurs noirs américains. J'ai eu beaucoup de mal à imposer Sotigui Koyaté et Roschdy Zem. Mais je n'ai pas cédé. J'avais déjà fait un film avec Roschdy Zem. C'est quelqu'un que j'aime beaucoup. Et puis il me permettait d'élargir la cohabitation des communautés à l'Afrique du Nord. Certains acteurs ont par ailleurs refusé de jouer dans le film parce qu'ils le trouvaient trop violent, trop raciste, donnant une image trop négative de la confrontation des deux communautés noires : on est ' entre Blacks ', alors que le lieu commun voudrait que ce soit des Noirs victimes du racisme des Blancs.
Comment avez-vous choisi Sharon Hope, qui incarne Ida ?
Pour le personnage d'Ida, je voulais d'abord trouver un physique bien particulier, proche de celui de Sotigui. Tous deux ont une même silhouette allongée, des mains qui se ressemblent. Je voulais que leur rencontre passe d'abord par cette proximité physique. C'est l'une des traces des origines d'Ida qui subsiste encore deux siècles après. Quand Alloune lui dit qu'ils sont du même bled, on y croit !
Et le choix de Adja Diarra et Karim Koussein Traoré, qui incarnent Biram et Hassan ?
Ce ne sont pas des acteurs. Ils travaillent dans un restaurant. Là encore, cela n'a pas été simple de les imposer aux syndicats. Biram en avait tellement ras-le-bol des hommes qu'elle n'a pas eu de mal à jouer son personnage ! Pour Hassan, c'était un peu plus dur au début mais j'ai quand même pris le risque. J'étais persuadé qu'il avait quelque chose.
Le film s'achève sur un plan qui ouvrait le film : le couloir et la porte qui mènent aux bateaux.
Cela ramène à la dimension de conte. Peut-être qu'Alloune a rêvé cette histoire, peut-être qu'il n'a jamais bougé de cet endroit ?
D'une certaine manière, il s'agit du même sujet que dans mes autres films : aller au devant d'une autre société, d'une autre culture. Dans Baton Rouge, que j'ai réalisé en 1986, un Français d'origine maghrébine faisait un road movie de New-York à la Floride, en passant par la Louisiane. Cela m'a donné l'occasion de côtoyer la communauté afro-américaine, de me faire des amis africains. A un moment, j'ai eu envie de faire se rencontrer les deux communautés. J'étais curieux de les mettre en contact physiquement.
Votre film est donc nourri de vos propres expériences ?
Oui, j'ai fait des enquêtes, des interviews de la communauté afro-américaine. Je leur posais des questions : ' Qu'est-ce que vous pensez de la communauté africaine? Est-ce que vous la côtoyez ? Qui habite avec vous dans Harlem ? C'est quoi pour vous l'Afrique ? '. Beaucoup ne pensaient pas grand chose, tout cela restait assez flou dans leur esprit. La communauté afro-américaine est très peu tournée vers le passé. A part quelques personnes très âgées, qui pour la plupart n'ont jamais eu de contacts avec l'Afrique, même si quelques-unes en rêvent. J'étais dans un milieu populaire, confronté aux difficultés matérielles, aux pressions de la société, à l'exclusion. Certainement que dans des classes sociales plus élevées, quand on a atteint une forme de sérénité, une aisance économique, on peut se pencher sur ses racines. A Harlem en revanche, il s'agit plutôt d'indifférence, d'incompréhension, voire de propos racistes et violents de la part des deux communautés.
Ils ont pourtant des bases culturelles et religieuses communes.
A Harlem, il y a une mosquée afro-américaine depuis des années. On aurait effectivement pu penser que la religion allait être un ciment possible. Mais la communauté africaine a préféré créer ses propres mosquées. Il n'y a donc pas vraiment de relations sereines, de liens directs. La communauté africaine s'est fait son Chinatown africain au c½ur d'Harlem, son ' Little Senegal '. Dans les restaurants africains, on ne trouve que des Africains. Ils font leur commerce entre eux. La seule connexion se fait avant tout par le biais du taxi : beaucoup de chauffeurs de taxis sont africains et sont donc amenés à transporter la communauté afro-américaine. Souvent, ils ont d'ailleurs une grosse méfiance envers cette clientèle, ils me disaient même parfois : ' Quand c'est la nuit, j'ai vraiment peur parce qu'ils sont dangereux, ils peuvent vous tuer, vous prendre votre argent ! '.
Le personnage d'Eileen, la petite-fille d'Ida, vous a-t-il été inspiré par cette réalité new-yorkaise ?
Oui, j'ai souvent été confronté à l'éclatement de la cellule familiale afro-américaine. Il y a un très grand nombre d'accouchements sous X et de filles-mères à New-York. J'ai été à la rencontre de ces filles-là, dans les associations qui s'occupaient d'elles. Je pense que cette importance des filles-mères n'est pas seulement due à un problème de pauvreté. On peut certainement voir là un écho à leur passé. Les esclavagistes déchiraient les familles, défaisaient les couples, vendaient les enfants. Ces méthodes ont dû laisser des traces. Le passé de l'esclavage est encore lourd à porter aujourd'hui, il est encore dans les consciences.
La première partie du film retrace avec précision le trajet des esclaves noir.
Je tenais absolument à cette partie. Je voulais donner quelques éléments historiques, refaire l'itinéraire des esclaves africains, rappeler comment on séparait les familles, combien c'est difficile de retrouver le nom des descendants des esclaves puisque les esclaves prenaient celui de leur maître. Ce sont des choses que l'on sait mais il me semble que l'on n'en a pas parlé suffisamment. Il y a quand même eu trente millions de personnes déportées, des millions de morts. Avant que le film bascule dans le quotidien et le présent, je voulais prendre le temps de refaire un tour en image de cette réalité historique. Les gens qu'Alloune rencontre dans cette première partie en Afrique, puis dans les plantations, les musées et les bibliothèques, ne sont pas des acteurs. Ce sont les vraies personnes que j'ai moi-même rencontrées quand j'ai mené mes recherches préparatoires.
Que pensez-vous du mythe américain du melting pot, de l'intégration raciale.
L'intégration est en réalité très difficile aux Etats-Unis, surtout pour la communauté afro-américaine. Les choses ne bougent pas aussi rapidement qu'on l'imagine. Quand je suis allé en Caroline du Sud, j'ai vu les maisons en bois dans lesquelles habite la communauté afro-américaine et je me suis dit que l'on retrouvait là la même misère que l'on peut trouver en Afrique. Cette misère n'est pas aussi violente dans l'absolu mais elle l'est par rapport à une société aussi riche. L'Amérique, c'est aussi le Tiers-monde. J'ai également vu des manifestations d'extrémistes pour le rétablissement des valeurs de l'esclavage ! Mais si les Afro-américains sont en grande majorité en bas de l'échelle sociale, ce n'est plus vraiment pour des raisons de culture : ils ont totalement intégré les codes de domination de la société américaine. La manière dont Ida se comporte avec Alloune, immigré qui débarque, je ne l'ai pas inventé. Ida se place au-dessus de lui. Pour elle, l'Afrique, c'est le Tiers-monde, c'est dangereux. Comme elle le dit à un moment : ' Qu'est-ce que j'irais faire en Afrique ? En Afrique, on tue les Américains '.
D'une certaine manière, Ida reproduit une certaine forme d'esclavage...
Je ne pourrais pas affirmer que cette attitude est davantage propre à cette communauté. Mais c'est vrai que la plupart de mes personnages sont dans une situation d'enfermement, d'esclavage. Biram est en quelque sorte l'esclave d'Hassan, son compagnon. Lui-même se retrouve dans une situation d'esclavage face à son oncle : un esclavage culturel, qui repose sur le respect des anciens, des traditions. Alloune est lui aussi esclave de son lien à l'Afrique, de ces valeurs qu'il était sensé venir imposer. Quand il commence à s'en éloigner, il est rattrapé par sa culture. Quand un Africain décède à l'étranger, ce n'est pas pensable de l'enterrer ailleurs que dans son pays. Dans Harlem, il y a d'ailleurs quelques sociétés qui sont spécialisées dans le retour des corps en Afrique. C'est la même chose pour les gens de mon origine : quand quelqu'un décède en France, on l'enterre en Algérie. ' Je dois ramener le corps de mon neveu '. Cette explication qu'Alloune donne à Ida veut tout dire. Elle exprime que la culture commune qui les réunit a évolué différemment pour Ida au cours des siècles.
' Little Senegal ' est effectivement le nom du quartier où se passe le film ?
Oui, même si ce nom n'est pas encore officiel au même titre que ' Chinatown ' ou ' Little Odessa '. Mais il va bientôt l'avoir. Plus ça va et plus ce quartier grossit, prend de l'importance.
La grande originalité de votre film vient du personnage d'Alloune, de sa volonté de venir aux Etats-Unis non pour des raisons économiques mais pour partir sur les traces de ses ancêtres.
Avant d'arriver à cette idée, il y a eu plusieurs étapes. Au début, je suis effectivement parti sur l'idée d'une émigration économique. Mais j'avais déjà traité cela dans Cheb. Je me suis alors dit que j'allais mettre en scène un personnage africain d'une autre dimension, d'une autre puissance, libre de tout. Alloune ne fait pas la démarche de venir en Amérique pour être un immigré au milieu des autres, toujours en train de courir après du fric pour vivre ou survivre. Il est porteur de la mémoire, de l'histoire de l'Afrique.
Cette dimension du personnage d'Alloune entraîne le film vers la fable ?
Oui, grâce aussi à Sotigui Kouyaté. Je trouve que c'est un acteur fantastique. Il n'y avait que lui pour incarner un tel personnage, pour lui donner force et crédibilité. Dès les premières minutes où je l'ai vu, j'ai su que c'était lui. Sans lui, il n'y avait pas de film. Quand j'ai eu fini le scénario, j'étais d'ailleurs très ennuyé. Quand on écrit, on se permet beaucoup de choses. Mais après, il faut trouver les bonnes personnes pour incarner tout cela. Comment croire qu'un vieil homme parte d'Afrique de cette manière, avec sa petite serviette, comme s'il était au-delà de toute réalité quotidienne ? Quand Sotigui pose des questions dans les plantations, prend un livre dans les mains ou traverse un cimetière, on y croit. A son arrivée à New-York, il commence un peu à rentrer dans les contraintes de la société, tout en restant très attaché à la raison de sa venue, aux images qu'il a à montrer. Sa démarche et son trajet ont quelque chose d'irréel, relèvent du conte.
La façon dont vous filmez New York renvoie également à cette dimension un peu irréelle.
Je voulais oublier toutes les images de New York que l'on a généralement en tête, le côté gratte-ciel de Manhattan, ces décors qui nous en imposent. Je voulais me concentrer sur Harlem et le filmer comme une petite province, avec ses petites maisons. Quand Alloune arrive à New York et que l'on voit la Statue de la Liberté, on se croirait à Roubaix-Tourcoing et ses cheminées ! Je ne voulais rien d'exceptionnel à l'image, afin de rester centré sur mon sujet. Même quand on se retrouve dans le New Jersey, on ne voit que des petites rues pavées, des petits hôtels. Ce qui n'empêche que les lieux sont très beaux.
Et le choix du kiosque à journaux ?
Au cours de mes enquêtes, j'ai rencontré un vieil Africain qui avait travaillé à l'Ambassade des Etats-Unis pendant trente ans. Pour le remercier de ses services, on lui avait donné une Green Card. Retraité, il a eu envie d'aller tenter sa chance à New York. Il est devenu vendeur de journaux dans un coin de rue de Harlem. C'est lui qui m'a donné l'idée du kiosque. Ce petit lieu, davantage qu'un magasin, permettait de rapprocher Ida et Alloune. Cela les forçait à être très proches sans pour autant être vraiment ensemble. Et puis je ne voulais pas trop enfermer le film en intérieurs Je voulais que l'on voit un peu Harlem, les petites rues, les gens assis sur les marches.
Les couleurs du film sont assez chaudes.
Je pensais beaucoup à l'image dans son ensemble. J'avais envie que le soleil de Harlem rappelle l'Afrique, je voulais retrouver les couleurs de la maison des esclaves dans les maisons d'Harlem.
Vous filmez beaucoup en plans fixes.
Je voulais limiter les effets, arriver à une forme d'esthétisme qui ne pèse pas sur l'histoire. Je me suis imposé de tourner seulement avec un pied pour limiter la machinerie au maximum, être le plus libre possible. Je voulais que le mouvement soit dans l'image. Tourner avec un pied implique des choix de cadre plus rigoureux, plus réfléchis. C'était peut-être aussi une manière d'éviter le côté documentaire.
Est-ce difficile de tourner à New York ?
Oui, tout est très lourd. On ne peut pas se permettre tellement de libertés. Si on obtient l'autorisation de tourner sur un trottoir, aller sur le trottoir d'en face est quasiment impossible. Parfois, je n'en pouvais tellement plus qu'il m'arrivait de partir avec l'opérateur et Sotigui sans rien demander. Il était par exemple interdit de tourner dans le métro. On a donc filmé ces scènes en équipe réduite, à la sauvette, en faisant appel à des amis pour la figuration. On a également mis des mois à imposer aux syndicats américains les techniciens et les acteurs français, à obtenir des visas.
Cela a-t-il eu des répercussions sur le casting ?
Oui. Les syndicats voulaient m'obliger à puiser dans le vivier des acteurs noirs américains. J'ai eu beaucoup de mal à imposer Sotigui Koyaté et Roschdy Zem. Mais je n'ai pas cédé. J'avais déjà fait un film avec Roschdy Zem. C'est quelqu'un que j'aime beaucoup. Et puis il me permettait d'élargir la cohabitation des communautés à l'Afrique du Nord. Certains acteurs ont par ailleurs refusé de jouer dans le film parce qu'ils le trouvaient trop violent, trop raciste, donnant une image trop négative de la confrontation des deux communautés noires : on est ' entre Blacks ', alors que le lieu commun voudrait que ce soit des Noirs victimes du racisme des Blancs.
Comment avez-vous choisi Sharon Hope, qui incarne Ida ?
Pour le personnage d'Ida, je voulais d'abord trouver un physique bien particulier, proche de celui de Sotigui. Tous deux ont une même silhouette allongée, des mains qui se ressemblent. Je voulais que leur rencontre passe d'abord par cette proximité physique. C'est l'une des traces des origines d'Ida qui subsiste encore deux siècles après. Quand Alloune lui dit qu'ils sont du même bled, on y croit !
Et le choix de Adja Diarra et Karim Koussein Traoré, qui incarnent Biram et Hassan ?
Ce ne sont pas des acteurs. Ils travaillent dans un restaurant. Là encore, cela n'a pas été simple de les imposer aux syndicats. Biram en avait tellement ras-le-bol des hommes qu'elle n'a pas eu de mal à jouer son personnage ! Pour Hassan, c'était un peu plus dur au début mais j'ai quand même pris le risque. J'étais persuadé qu'il avait quelque chose.
Le film s'achève sur un plan qui ouvrait le film : le couloir et la porte qui mènent aux bateaux.
Cela ramène à la dimension de conte. Peut-être qu'Alloune a rêvé cette histoire, peut-être qu'il n'a jamais bougé de cet endroit ?
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